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Par Henri Garcia
Article publié dans le N°128 de la revue Constellation
de Décembre 1958
Il y a un instant de silence le dimanche, dans les vestiaires du Stade Cadurcien, quand Alfred Roques retire sa chemise. "On a beau le connaître, m'a dit Bernard Mommejat, un des plus durs de l'équipe, on se prend toujours à rêver devant le torse nu d'Alfred."
Tout en muscles et charpenté, velu comme un poitrail de sanglier, un "bahut" comme le sien, il n'en existe pas deux dans le monde du rugby.
Et pourtant, il a fallu une série de défaites humiliantes du XV de France face aux équipes d'outre-Manche pour qu'on se décide à incorporer cette tour au centre de nos lignes de défense.
C'était, il y a un an à peine. Le comité de sélection aux abois convoqua Jean Prat, de Lourdes, notre meilleur maître à jouer. Que faire ? Rajeunir les cadres ? Au poste de pilier en équipe de France le Truculent Amédée Doménech de Brive paraissait inamovible. Jean Prat balaya l'objection.
- Prenez Roques
- Mais c'est un vieux. Il a 33 ans.
- C'est le plus jeune de tous. Je me suis frotté à lui. D'un revers de la main, il a étalé ma deuxième ligne sur le terrain de Cahors comme un château de cartes.
On l'écouta. Jamais encore, la Fédération n'avait "capé" un homme de plus de trente ans. Quand on vint dire à Roques: "tu joues à Cardiff, contre Galles", il répondit : "Cà, alors !".
Ce laconisme, va bien avec sa force tranquille. C'est un placide, un pur produit de la campagne de Moissac, où le soleil mûrit le plus beau raisin de France. Il est né paysan, et dispute un patch comme il retourne un champ, de toute la puissance de son corps, de toute sa foi.
Les équipes de rugby de toute la France le savent depuis longtemps. En un an, celles de Grande Bretagne, d'Australie, d'Afrique du Sud l'ont appris.
Le 29 mars 1958, dans l'enfer de l'Arms Park, à l'ombre des cokeries de la severn, pour la première fois de sa vie, le géant gallois Prosser s'est couché. Roques lui a imposé sa loi. De Swansea au Cap Carnarvon, les buveurs de "Guiness" n'en étaient pas encore revenus que trois semaines plus tard, à Colombes, le pack irlandais de Mac Grath, le plus redoutable des îles britanniques, venait s'écraser sur Alfred, tout comme devait le faire celui des Wallabies d'Australie qui s'en retournèrent aux antipodes avec 19 points dans la valise : la plus grande déroute de leur histoire.
La cuiller de bois, la dernière place du tournoi de 5 nations, que nous destinaient, avec quelque condescendance, les professeurs britanniques, est restée, cette fois là, chez eux.
En trois matchs, sur l'air des lampions, Alfred le chauve, l'oublié, avait remis les choses en place. Aujourd'hui il est entré dans la légende. Car depuis, il y a eu la tournée sud-africaine, 10 matchs devant les invincibles springboks, de véritables démons du rugby qui avaient taillé en pièces, les années précédentes, les meilleures formations du Commonwealth. A elle seule, l'empoignade de Port-elisabeth donne le ton de ces quatre semaines d'épopée. C'est là, devant 100.000 personnes surexcitées soutenant leur équipe par de véritables cris de guerre, que Roques est devenu pour toute l'Afrique du Sud: "The Wild one", Roques le Sauvage.
- Et pourtant, dit-il, je n'ai commis aucune brutalité. J'ai simplement calmé Dutoit.
Cela devait suffire. Au plus fort de la tourmente, avec ses 110 kg de muscles et d'os, le héros sud africain qui commandait la mise à mort du XV de France, plia l'échine. Et c'est un automate, les reins brisés, les genoux vacillants, la nuque raide, ankylosé par la formidable pression exercée dans la mêlée par les deltoïdes d'Alfred qui quitta ce soir là le stade, décidé à ne plus jamais affronter ce pilier de béton.
- Connaissant la hargne et le tempérament vindicatif des springboks, m'a déclaré Lucien Mias, capitaine de notre équipe nationale, j'avais donné des consignes de prudence. C'était une erreur. Après les premières rencontres, quand je me suis vu avec 6 joueurs blessés sur les bras et plus aucune réserve, j'ai changé de tactique. Dès que les choses commençaient à se gâter, je faisais "donner" Roques. D'un raffut de la main, il en culbutait toute une rangée comme des quilles. Cela nous a sauvé, sans lui, nous étions tous à l'hôpital.
Roques, comme on dit, sait faire parler sa force. Mais au contraire de bien d'autres moins robustes, il n'a jamais sorti personne sur une civière. Personne non plus, ne lui a jamais fait manger l'herbe. D'Afrique du Sud, il est revenu sans une égratignure, et cela bien que des 27 joueurs utilisés, il fût le seul à disputer tous les matchs, sauf un, c'est à dire pratiquement un tous les trois jours.
- Comment as-tu trouvé çà ? lui a-t-on demandé ?.
Oh ! très bien, répondit-il. Pour moi c'était de vraies vacances. Manger, dormir, jouer au rugby. Tous les autres ont maigri. Je ne comprends pas, moi, j'ai grossi de 4 kilos.
- Mais les propositions qu'on t'a faites ?
Ca le fait encore rire. Passée la fureur de leur défaite dans ce pays où l'homme fort est roi, les Sud-Africains ont en effet tout tenté pour retenir Roques parmi eux. Un ministre alla même jusqu'à lui promettre sa fille en mariage. Le "Sauvage" s'était transformé en Superman. Quelle affaire !
Alfred est marié, il aime sa femme, il se moque des ponts d'or, et pour lui, il n'y a pas de surhomme. Springboks ou pas Springboks, il est toujours prêt à affronter les plus dures batailles du rugby avec la même sérénité que lorsqu'il s'en va pêcher le gardon. Et c'est là le secret de la belle aventure qu'il commence à l'âge où les autres se retirent. Cette puissance sûre d'elle, cette humeur toujours égale, c'est la vie quotidienne qui les lui enseigne depuis le jour où le père Roques est allé déclarer la naissance de son quatrième fils à la mairie de Cazes-Montdenard, le 17 février 1925.
A dix ans, Alfred, qui avait alors le teint rose et des boucles blondes, conduisait seul la charrette entre les vignes, soulevait sans effort un essieu de 20 kg, engrangeait dans sa journée un meule de blé.
- On en fera un pilier, de ce petit, disait le Dr Vaysse, le médecin de la famille, qui n'a jamais soigné un seul Roques, pour la bonne raison qu'aucun d'eux n'a jamais été malade.
Hélas ! Cazes-Mondenard était une commune trop petite pour former un quinze de rugby, et Alfred, à défaut du ballon ovale dut se contenter du ballon rond. des années, il sera le pivot du onze local, satisfait de la réputation que lui valait son coup de botte qui envoyait le ballon se promener à 100 mètres. Pour le reste, les travaux de la ferme suffisaient à sa joie physique.
- Lorsqu'on l'a vu à 20 ans, faire plier les jarrets à une paire de boeufs à l'attelage, par la seule pression de ses deux poings sur le front m'a-t-on dit là-bas, on ne s'étonne pas qu'il ait muselé les buffles sud-africains.
Un jour, la moisson faite, le cric de la batteuse fut défaillant. Alfred se glissa à quatre pattes sous la machine, s'arc-bouta et maintint soulevée au-dessus du sol l'énorme carcasse, le temps de poser les cales.
Tout cela désespérait le bon Docteur Vaysse. Un jour, il n'y tint plus.
- Le football, lui dit-il c'est fini. J'en ai assez de voir un colosse comme toi jouer avec les manchots. Je t'emmènerai en voiture à Moissac s'il le faut, mais tu joueras au Rugby.
Alfred avait 25 ans. D'emblée, vu sa carrure, on lui fit un place aux fauteuils d'orchestre, c'est à dire en première ligne, celle de la mêlée, celle des grands chocs. Et cet homme qui n'avait jamais joué au rugby, qui n'en connaissait aucune ficelle, pas une seule fois ne mordit la poussière. Le jeu semblait tourner autour de lui. Jusqu'en 1954, il fit les beaux jours de l'avenir moissagais et il fallu que Cahors manquât de pilier pour qu'on vînt chercher Alfred un "presque vétéran".
Pour lui, il ne s'en doutait pas, c'était un commencement. Pour les autres, ceux de Tarbes, de Vienne, de Romans, de Toulouse et d'ailleurs, tous les trapus, les coriaces, les "tignous", les vicieux, tous ceux qui ont l'oreille épaisse, le crâne dur et les reins solides, Alfred était la fin de leurs espoirs.
L'un après l'autre, ils vinrent "se faire pardonner" comme on dit en gascogne, devant le vigneron montenardais. Pourtant, c'est seulement lorsque Guinle, puis Barthe, puis les Frères Prat, toute la cavalerie d'élite du F.C. Lourdes eurent été envoyés par ses soins bouler sur le gazon lotois, qu'Alfred Roques fut reconnu digne de la sélection nationale.
Pour ceux qui le connaissent bien, Alfred n'est pas près de la quitter. Et au nombre de ceux-là, il y a le Président du Stade Cadurcien le docteur Garnal.
- Alfred m'a dit récemment : "dans trois ans, je raccroche. J'aurais alors 36 ans. Il ne faut pas être ridicule." Mais il se trompe, il a encore 10 bonnes années de rugby devant lu. A son âge, il a la vitalité, la jeunesse physiologique d'un homme de 20 ans. Et il n'est pas exagéré de dire qu'entre 40 et 45 ans Alfred sera véritablement dans la force de l'âge.
Cet homme de 1,78 m et qui pèse 98 kg, a un démarrage en course foudroyant. Sur 50 mètres, il égale le temps de nos meilleurs sprinters. Il n'y a pas actuellement, dans aucune équipe de rugby du monde, un homme capable de freiner Alfred Roques en pleine course. A Capetown, on l'a vu se débarrasser d'un seul coup de reins de trois adversaires accrochés à ses basques, et qui, à eux trois, pesaient 330 kilos.
Cela fait la désolation de Robert Toussaint le préposé aux maillots du Stade cadurcien.
-Il en faut un par match, m'a-t-il dit. Celui qui essaye d'arrêter Alfred, le maillot lui reste dans les mains. C'est l'étoffe qui cède. On lui a bien fait essayer les maillots prétendus renforcé, mais c'est la même chose. Pour Alfred, les fabricants n'ont encore rien trouvé.
Personne n'a jamais entendu Roques se plaindre.
- Son tissu musculaire est tellement serré, me dit le docteur Garnal, qu'il ne sent pas les coups. C'est comme du bois élastique. Chose extraordinaire pour un homme venu si tard au rugby et au poste le plus inconfortable qui soit, Alfred Roques n'a jamais eu ni entorse, ni luxation, ni élongation, ni blessure. Sauf une fois. C'était à Naples, en avril dernier, contre l'Italie. Un coup de crampon d'un deuxième ligne italien lui avait ouvert le cuir chevelu sur 15 centimètres. Alfred vint sur la touche et dit au soigneur de notre équipe : "Mets-moi une éponge avec de l'eau oxygénée sur le crâne et entoure-moi la tête de bandes velpeau, ça ira comme ça." Roques retourna jouer coiffé de son turban.
- Rien ne démontre mieux la jeunesse physiologique de Roques ajoute le Docteur Garnal, que la rapidité avec laquelle, il se cicatrise. Huit jours après l'accident d'Italie, il jouait à Colombes contre l'Irlande avec un simple serre-tête protecteur.
Comme celui de tous les maîtres de l'effort, le coeur de Roques est une mécanique lente. Dix minutes après le match, c'est le retour au calme : 48 pulsations à la minute. Alfred, m'a-t-on dit pourrait disputer deux matchs de suite sans fatigue. Et c'est vrai. Pour se mettre en train, savez-vous ce qu'il fait le matin d'un match important ? Il retourne un champ.
Alfred Roques couche avec une barre de fonte de 100 kg au pied de son lit. Avant son petit déjeuner, chaque jour, il s'en sert pour quelques exercices d'assouplissement : c'est son réveil musculaire. Mais ce fort est un tendre. Il habite aujourd'hui, dans le vieux Cahors, une maison qu'il aime parce que chaque soir en rentrant du travail (les rugbymen du XV sont des amateurs) il y retrouve sa femme, une brune lotoise timide comme lui, et leur fille qui n'a que sept mois et à qui Alfred donne volontiers le biberon. Ce fort est aussi un sage, sans l'avoir appris. Il ne fait d'excès en rien. Mais il y a au fond de lui une philosophie, une hygiène du terrain qui rendent sa puissance rayonnante.
- Un bon petit vin de Moissac dit-il, des cèpes sous la cendre, un civet mijoté, rien de tel pour vous redonner des forces.
On est bien obligé de le croire quand on le voit. C'est Roques le "Boun diou" du Lot ! A cause de lui, le Stade de Cahors est aujourd'hui trop petit. On l'avait pas prévu, Alfred ! Les paysans du Quercy descendent maintenant au chef-lieu le dimanche pour applaudir "leur petit". Et si par hasard, il n'en "raffute" pas trois ou quatre dans la demi-heure, il y en a toujours un qui s'inquiète :
"Qu'est-ce que tu as, aujourd'hui, Alfred ? Tu es malade ?."
Et cet homme de leur terre et de leurs vignes répond d'un bon sourire. Car jamais personne plus qu'Alfred Roques, le meilleur pilier du monde, n'aura mérité ce beau qualificatif "d'homme tranquille".
Henri Garcia
Article publié dans le N°128 de la revue Constellation de Décembre 1958 |
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